Tout le monde n'a pas un père aussi compréhensif que le jeune René Lacoste. Il accepte en effet que son fils renonce à préparer Polytechnique pour se consacrer uniquement au tennis. En 1922, c'est un pari douteux à l'époque de l'amateurisme et l'avenir de son fils ne paraît pas très bien assuré, mais enfin... Papa Lacoste est gérant des usines Hispano-Suiza, il n'a pas trop de problèmes matériels, et il donne un an à son fils pour montrer de quoi il est capable! Le jeune René ira bien au delà des espérances de son père... Lacoste imaginatif et homme d'affaires avisé, a donné au monde la machine à lancer les balles (1927), la chemise qui porte son nom (1933), la pastille anti-vibration (1960) et la raquette métallique (1963)!
René Lacoste semble avoir découvert le tennis un peu tardivement. Coco Gentien, champion de France Cadet en 1920 nous raconte que en juillet 1921, il rencontre pour la première fois René Lacoste, 17 ans, au premier tour du tournoi de Val André. Gentien gagne 6-0 6-1 et pense avoir dégouté à tout jamais ce débutant de rejouer au tennis. Mais au championnats de France junior à Paris en Septembre, il rencontre en finale le même Lacoste et ne gagne que très difficilement en trois sets disputés. A la coupe de Noel jouée au TCP trois mois plus tard, Gentien est battu très facilement pas Lacoste ! Que de progrès en seulement 6 mois. Et Lacoste participera en juin 1922 aux championnats du monde sur terre battue à Bruxelles. Quelle progression.
Contrairement à ses camarades Borotra et Cochet, autodidactes de talent qui mettaient en pratique leurs qualités naturelles en inventant la plupart de leurs coups, René Lacoste s'adjoint les services d'un professeur de renom, Darsonval et travaille d'arrache pied. Il n'a semble-t-il aucune des qualités naturelles qui font les joueurs de son époque, mais il a pour lui son admiration pour Suzanne Lenglen, une passion pour le jeu et un souci de l'entraînement qu'il poussera jusqu'à la maniaquerie. Il est le premier joueur de tennis à compléter son entraînement par de la culture physique, de la course à pied et du saut à la corde. Il passe des heures à marteler les murs de la maison familiale (qu'il faut recrépir tous les ans...). A son professeur qui lui reproche de trop s'entraîner, il réplique en inventant une machine à envoyer les balles! Avec de telles méthodes, modernes pour l'époque, sa concentration, sa lucidité et sa régularité il fera des progrès rapides : participation aux championnats du monde sur terre battue en 1922 et première sélection en coupe Davis dès 1923. Il a dix-neuf ans.
1927 : Le revers de René Lacoste
Il atteint la finale du championnat de France en 1924, battu par Borotra et devient N°1 français l'année suivante, en remportant coup sur coup les premiers internationaux de France et un mois plus tard, Wimbledon. Associé à Borotra, avec qui il forme une équipe remarquable, il remporte également les deux épreuves de double, faisant ainsi cette année là un grand chelem Européen.
1923 : René Lacoste en double mixte avec Suzanne Lenglen
Battu sévèrement par Gerald Patterson et William Johnston en finale interzones coupe Davis à la fin de l'année, il débute mal 1926, battu trois sets à zéro par Cochet aux internationaux de France. Perdant confiance, il ne va pas à Wimbledon pour défendre son titre, reprend alors l'entraînement acharné, travaille la technique de ses coups et finalement retrouve ses moyens. Il est au point pour le déplacement en Amérique où il remporte en coupe Davis sa première victoire sur Tilden. Il gagne dans la foulée son premier championnat d'Amérique à Forest Hills. Il est alors N°1 mondial avec Borotra et Cochet.
Lacoste est maintenant au sommet et y reste. Il bat trois fois Tilden en 1927, assurant ainsi sa domination sur le tennis mondial, confirmée par la victoire en coupe Davis, un deuxième titre à Forest Hills en 1927 et à Wimbledon en 1928. En 1929, il gagne Roland Garros grâce à deux superbes victoires sur Tilden et Borotra. Il n'a que vingt-cinq ans et tout le monde lui prédit alors un long règne sur le tennis mondial...
1928 : Cochet et Lacoste avant un match.
Sa victoire à Roland-Garros en 1929 est à la surprise générale son dernier match officiel. Malade - atteint d'une bronchite chronique...-, craignant l'humidité, les efforts et le mauvais temps, René Lacoste arrête toute pratique sportive du jour au lendemain. C'est un grosse perte pour l'équipe de France qui se voit privée du plus jeune et du plus prometteur de ses joueurs. On le voit alors souvent, emmitouflé dans d'épais pardessus, avec cache-nez et chapeau, continuer à s'intéresser au tennis et à l'avenir de l'équipe de France. Se croyant guéri, il revient à la compétition en 1932 et passe trois tours à Roland-Garros. Mais de nouveau malade, il abandonne le tennis cette fois définitivement. Il devient alors capitaine-sélectionneur en coupe Davis dans les années 30, puis président de la Fédération Française de Tennis jusqu'en 1942. Il développe avec succès, à partir de 1933, la marque Lacoste pour commercialiser des chemises de coton destinées aux sportifs.
1933 : Merlin Lacoste avant le dernier match décisif
Lacoste emmitouflé dans son pardessus en plein mois de juillet, comme en hiver.
1932 : Lacoste, capitaine de l'équipe de France, et Madame.
René Lacoste ne quitte plus son pardessus et son chapeau craignant une rechute de ses bronchites chroniques
Cette retraite prématurée a longtemps été incompréhensible pour tous ceux qui l'on connus l'époque. C'est que au cours d'un de ses voyages en Amérique pour la conquête de la coupe Davis, il avait rencontré sur le bateau une charmante championne de golf française qu'il devait épousé rapidement. De là datent ses premiers désintérêts pour les voyages lointains. En 1928, après sa victoire à Wimbledon, il ne suit pas l'équipe de France pour la tournée américaine et donc ne défend pas son titre de champion d'Amérique. L'année suivante, il gagne la finale de Roland-Garros par un temps humide et froid. La bronchite contractée à cette occasion lui servit de prétexte pour ne pas aller à Wimbledon, et renoncer à la coupe Davis. Il se disait atteint de bronchite chronique, et certains prétendaient qu'il se croyait plus malade qu'il ne l'était réellement, pour mieux renoncer à cette vie de fou qu'il avait connue a ses débuts... Bref, il avait perdu de sa motivation et se consacrait à sa famille.
Il fera une tentative de come-back en 1932, en passant 4 tours à Roland-Garros. Mais quelques toussotements suffirent à le faire renoncer à la coupe Davis qui approchait.
Voici son palmarès en grand chelem : 7 simples, et 3 doubles messieurs.
Wimbledon
Simple Messieurs
1925 et 1928
Double Messieurs
1925 J.Borotra
Championnats d'Amérique
Simple Messieurs
1926 et 1927
Internationaux de France
Simple Messieurs
1925 - 1927 - 1929
Double Messieurs
1925 J.Borotra 1929 J.Borotra
Coupe Davis (2)
1927-1928
Il ne se semble pas que René Lacoste ait impressionné ses contemporains par la qualité de son jeu. Tout le monde lui reconnaît plutôt un style ennuyeux. Sa technique était entièrement basée selon le principe simple et logique suivant : il suffit de renvoyer la balle dans le court une fois de plus que l'adversaire!
Mise en pratique, cette tactique le faisait volontiers rester au fond du court, usant ses adversaires par la variété de ses coups longs ou courts, ajustés au millimètre. Il n'allait pas naturellement au filet, mais savait le faire quand les circonstances l'exigeaient. Ainsi, il est le premier joueur de tennis à perfectionner sa technique, non pas dans le but de gagner un point ou de prendre ses adversaires de vitesse, mais uniquement pour placer et assurer ses coups, éliminant pratiquement tous les risques d'erreurs de son jeu. Ce travail de stakhanoviste du tennis, mis en pratique pour la première fois, est utilement complété par l'intelligence de jeu d'un mathématicien. Il passe des heures à observer ses futurs adversaires, consignant dans un carnet ses observations et préparant ses matchs à l'avance par la mise au point de tactiques de jeu adaptées à l'adversaire du jour. Froid, concentré et toujours lucide, René Lacoste cherche alors à renvoyer la balle à quelques millimètres des lignes, alternant les longueurs et usant ses adversaires en leur faisant courir des kilomètres d'un bout à l'autre du court!
1927 : En coupe Davis contre Tilden
Contre un tel adversaire, seuls les attaquants qui pouvaient jouer des balles très rapides et conclure les points à la volée, avaient une chance de l'emporter avant de se fatiguer. Encore fallait-il éviter de se faire lober! Cochet, et dans une moindre mesure Borotra et Tilden, ont été les seuls joueurs capables de contrer cette tactique d'usure, encore devaient-ils être ce jour là, dans une forme parfaite!
Ce style de jeu inventé, on peut le dire par René Lacoste, a tellement marqué son époque que son surnom Le crocodile est devenu dans le langage commun, synonyme de renvoyeur. En général, un crocodile est ennuyeux, accrocheur, avec des jambes inusables, il a l'air ingénu, ne court jamais inutilement après une balle et s'efforce d'énerver son adversaire en alternant balles longues, balles courtes et lobs. Ses balles sont toujours molles, mais il accélère de temps en temps et toujours quand on ne s'y attend pas! Enfin, il ne s'énerve jamais. D'ailleurs, personne ne souhaite vraiment en rencontrer un...
1927 : Lacoste en coup droit
Toujours calme au fond du court, sans jamais donner l'impression d'être débordé.
L'opinion de Tilden: La régularité implacable avec laquelle ce garçon au visage impassible répond à toutes mes attaques, a une influence désastreuse sur mon système nerveux. Je suis rempli du désir sauvage de lui jeter ma raquette à la figure. Il y a quelque chose d'impitoyable dans un pareil adversaire qui ne se retire du court qu'un fois sa tâche accomplie. Son surnom de Crocodile lui convient à merveille. Chaque fois que je pénètre sur le court, je sais que je m'apprête à une bataille physiquement et moralement épuisante.
1927 : René Lacoste et son logo crocodile
La véritable histoire du Crocodile date de 1926. René Lacoste aimait à raconter la façon dont son surnom est devenu un emblème de notoriété mondiale. La presse américaine m'a surnommé Le Crocodile à la suite d'un pari que j'avais fait avec le Capitaine de l'Équipe de France de coupe Davis. Il m'avait promis une valise en crocodile si je remportais un match important pour notre équipe. Le public américain a retenu ce surnom qui soulignait la ténacité dont je faisais preuve sur les courts de tennis, en ne lâchant jamais ma proie ! Mon ami Robert George me dessina alors un crocodile qui fut brodé sur le blazer que je portais sur les courts.
La toute première invention de René Lacoste est cette machine à envoyer les balles. Destinée à ceux qui voudraient s'entrainer d'un façon régulière et méthodique, elle sera perfectionnée et largement utilisée dans les écoles de tennis. Encore aujourd'hui, des machines à envoyer les balles sont utilisées, bien différentes du prototype imaginé par René Lacoste, mais le principe demeure.
1927 : René Lacoste présente sa toute nouvelle invention
En 1933, René Lacoste et André Gillier, le propriétaire et président de la plus grande compagnie française de bonneterie de l'époque, fondent une société pour exploiter la chemise brodée d'un logo que le champion avait créé pour son usage personnel sur les courts de tennis, ainsi qu'un certain nombre d'autres modèles de chemises conçues pour le tennis, le golf et la mer. C'était la première fois, semble-t-il, qu'une marque était visible à l'extérieur d'un vêtement, une idée qui a, depuis, fait son chemin. Cette chemise constitua immédiatement une révolution chez les joueurs de tennis de l'époque, qui portaient alors sur les courts des chemises de ville classiques en tissu chaîne et trame, à manches longues.
L'entreprise depuis a fait son chemin... Elle s'internationalise en 1952 (Italie, États-Unis) et se diversifie.
1963: Invention par René Lacoste de la première raquette de tennis en acier : une révolution dans le domaine du tennis qui a mis en cause la suprématie de la raquette en bois et ouvert la voie aux modèles d'aujourd'hui. Cette raquette se caractérisait par une tête de forme ronde tout à fait révolutionnaire ainsi que par une double branche. Elle se différenciait par une répartition unique des masses aux deux extrémités, concentrant la puissance derrière la balle, par une très faible résistance aérodynamique permettant une grande maniabilité ainsi que par un système original breveté de fixation des cordes donnant un meilleur rendement, en particulier avec des cordes synthétiques peu onéreuses. Cette raquette a gagné 46 titres de tournois du Grand Chelem de 1966 à 1978. Distribuée aux États-Unis par Wilson, elle a été utilisée notamment par Jimmy Connors et Billie Jean King.
1965 : René Lacoste et sa fameuse raquette métallique
1968: Lancement d'une Eau de Toilette Lacoste, sous licence avec Jean Patou.
1982: Ouverture avenue Victor Hugo à Paris de la première boutique Lacoste dans le monde.
Depuis, Lacoste se spécialise et se développe avec succès dans les produits de sport de haut de gamme.
Dans les années 1920-1930, les images cadeau de grands sportifs se retrouvaient régulièrement dans des paquets de cigarettes de la plupart des pays du monde. Le tennis était très bien représenté, et cette habitude a persisté jusqu'à aujourd'hui surtout pour les footballeurs. Et ce ne sont plus les cigarettiers qui font ce genre de cadeaux, mais des industriels de produits de consommation alimentaires courants.
1926 : René Lacoste
Image Cadeau cigarettes Lambert & Butler
1928 : René Lacoste
Image cadeau cigarettes Gallaher
1931 : René Lacoste
Image cadeau cigarettes Wills
1931 : René Lacoste et William Tilden
Image cadeau Jasmatzi Cigarettes (Allemagne)
1930 : René Lacoste
Image cadeau cigarettes Major Drapkin
1928 : René Lacoste
Image cadeau cigarettes Churchman
1927 : Borotra-Lacoste (avec la casquette) contre Williams-Washburn.
Image cadeau cigarettes allemandes
1981 :
1950 :
1927 : René Lacoste fait la Une de la revue sportive l'As
2010 : Une biographie de René Lacoste, par Laurence Benaïm
Publiée à l'occasion des 85 ans de la Maison Lacoste