Raconter Tilden, c'est raconter une légende dans la légende. C'est raconter un histoire qui se suffit à elle-même. Et quand l'histoire sera finie, vous aurez l'impression comme moi qu'à côté de lui, tous les autres sont petits... Car William Tilden était bien plus qu'un simple joueur de tennis talentueux. C'était avant tout un artiste, un acteur et le jeu était pour lui une façon comme une autre d'exprimer devant le public sa personnalité et son génie créateur.
Les débuts William Tilden 2nd est né le 10 février 1893 à Philadelphie, dans une famille aisée, quelques années après la disparition tragique, en peu de temps, de trois autres enfants morts de la diphtérie. Ce grand malheur familial fait de lui un enfant plus que couvé par une mère possessive qui ne l'envoie pas à l'école avant l'âge du collège. Tilden, hyper protégé, est éduqué par sa mère dans la crainte de toutes les maladies en général, des femmes et des maladies vénériennes en particulier ! Ceci expliquant probablement les tendances homosexuelles qui sommeillèrent en lui toute sa vie et qui lui causèrent sur la fin de graves ennuis avec la justice.
1925 : Big Bill, avec un geste très académique
Devenu pendant la guerre un bon joueur, il s'impose d'abord en mixte à 20 ans dans le championnat d'Amérique, puis en 1918, il remporte le double avec un tout jeune homme de 15 ans, Vincent Richards. Tilden affiche dès cette époque son goût pour les jeunes garçons, goût qui se manifeste par le choix de ses partenaires de double, qu'il impose à l'Association Américaine de Tennis lors de ses déplacements. Si le talent de Vincent Richards n'est pas discutable, il n'en était pas toujours de même avec les jeunes gens qu'il choisissait comme partenaire de double et ses exigences seront autant d'occasions de conflits avec les dirigeants américains...
Il gagne son premier tournoi de tennis à sept ans et bien qu'il ait progressé régulièrement, il n'eut guère l'occasion de montrer son talent, sa mère le gardant le plus souvent chez lui pour des maladies plus ou moins imaginaires... Il a dix-huit ans à la mort de sa mère et part alors s'installer chez sa tante, à Germantown où il habita pendant trente-trois ans. Germantown, près de Philadelphie, où se dérouleront justement les Challenge-Round des années 20...
1923 : William Tilden et Mrs Mallory
Equipe vainqueur des championnats d'Amérique en 1922 et 1923.
En 1919, Tilden a 26 ans lorsqu'il perd en trois sets la finale des championnats d'Amérique contre William Johnston. Humilié, il se retire tout l'hiver chez un riche assureur de Newport qui possédait un des rares courts couverts des États-Unis. En échange de leçons pour son fils, il peut utiliser le court à sa guise pour travailler son propre jeu. C'est ainsi qu'il passe l'hiver à se forger un nouveau revers avec une nouvelle prise. Muni d'un revers lifté aussi rapide que son coup droit et avec un service chronométré à plus de 180 km/h, Tilden est enfin prêt pour s'affirmer au plus haut niveau. Pour la petite histoire, le fils en question à qui il adonné des leçons pendant l'hiver 1919-1920 s'appelle Arnold Jones. En remerciement, Tilden l'emmènera pendant sa tournée en Europe en 1921, et Arnold Jones sera son partenaire de double. D'après les témoins de l'époque, Jones était un joueur très moyen, et Tilden gagnait et perdait les matchs de double à lui tout seul !
1920 : L'équipe américaine a Wimbledon
A gauche Tilden, à droite Johnston
C'est à l'âge où les champions d'aujourd'hui songent à prendre leur retraite (je pense à Borg, McEnroe, Willander...) que William Tilden va réellement commencer sa carrière tennistique. A partir de 1920, il ne perd plus un match, ni en coupe Davis (7 Challenge Round et 13 victoires consécutives en simple ), ni à Forest Hills (6 victoires consécutives), ni au cours de ses deux voyages en Europe en 1920 et 21. (voir Tilden et Johnston, rois de la coupe Davis)
Devenu N°1 mondial à la fin de l'année 1920, il commence sa guerre avec les dirigeants américains en imposant les conditions matérielles de ses voyages. Tilden n'habite que dans des palaces, voyage avec le partenaire de son choix et refuse tout compromis. Ainsi, au cours de son deuxième voyage en Europe, il emmène avec lui un magnifique jeune homme nommé Jones qui lui sert de partenaire de double (Le fils du propriétairee du terrain de tennis couvert où Tilden s'était entraîné tout l'hiver). Voici ce qu'en dit Pierre Albarran dans son Histoire du tennis : Qui ne l'a vu au cours de ce championnat du monde de 1921 à Saint-Cloud, jouant en double avec un jeune et charmant garçon de dix-sept ans nommé A.W.Jones, qu'il reléguait dans un coin du court avec l'ordre formel de ne pas bouger, tenir tête à lui tout seul à des équipes aussi redoutables que les espagnols Alonso-Gomar ou les français Gobert-Laurentz ? Qui n'a vu ce travail prodigieux accompli par Tilden en ces deux occasions ne peut savoir, malgré tous les récits, quelle classe formidable éclatait en cet homme!
1925 : Tilden en coup droit
Et il faut reconnaître que 1921 est bien l'année du premier vrai grand chelem de l'histoire. En effet, à une époque où il ne venait à l'idée de personne d'aller en Australie pour disputer un tournoi, Tilden gagne cette année là les trois grandes compétitions existantes dans le monde, à Paris, Londres et New-York. Il n'en tira à l'époque aucune fierté particulière, la coupe Davis étant à ses yeux le trophée le plus prestigieux. Il la défendra six années de suite victorieusement et c'est pour tenter de la reconquérir qu'il retardera son passage comme professionnel jusqu'en 1930... Tilden jouait pour lui même, pour son pays et pour la postérité. Tilden, aux yeux du public américain, était simplement l'incarnation du tennis ! écrira plus tard le journaliste Frank Deford.
Fier de ses succès dans les deux championnats du monde, sur terre battue et sur herbe, en 1921, Tilden reste les années suivantes en Amérique pour se consacrer à la défense de la coupe Davis et à sa carrière artistique. Faire ce long voyage en bateau pour gagner sans surprise Wimbledon ne l'intéressait plus. L'Amérique envoie en Europe les seconds couteaux, avec autant de réussite: Johnston en 1923, et Vincent Richards aux jeux olympiques de 1924...(Voir Vinnie Richards Double champion olympique) Tilden peut dormir tranquille!
Pendant cette période d'invincibilité, en plus de ses 6 titres consécutifs à Forest Hills, Tilden gagna 7 fois le titre américain sur terre battue et 4 fois en salle. Il gagne 4 titres de double à Forest Hills et remporte 13 matchs consécutifs en coupe Davis! En 1923, il ne perd pas un seul match. En 1925, il aligne 57 jeux de suite sans en perdre un seul! A tel point qu'un jour, il déclara modestement: Quand je rate un balle, je suis surpris!
1923 : Photo d'avant la Finale
1927 : Coupe Davis à Germantown BillTilden, Dwight Davis et Henri Cochet.
La poignée de main d'avant match, en présence de Dwight Davis lui-même.
Tilden prit alors le temps de se consacrer à ce qu'il considérait comme sa véritable vocation. Écrivain raté, il écrivait et jouait lui-même des pièces de théâtre qu'il donnait à Broadway, mais avec un succès médiocre. Il était probablement plus doué pour être acteur, comme l'ont prouvé ses attitudes sur le court, car c'est au tennis que ce talent se révélait le mieux! Il lui est arrivé de prendre quatre balles dans sa main gauche, de servir trois aces de suite, et de quitter le court après avoir raté le quatrième ! On l'a vu rendre un set entier pour corriger une faute d'arbitrage commise en sa faveur! Mais son grand plaisir était d'écraser ses adversaires en jouant leur propre jeu. C'est comme cela qu'il aimait montrer sa supériorité : à Paris en 1921, contre le roumain Mishu, il mit un point d'honneur à gagner en imitant tous les coups de son adversaire, répondant à un drive par un drive, une coupée par une coupée, une amortie par une amortie et en singeant son curieux service à la cuillère... Tilden savait tout faire et le faisait savoir!
Mais il faut ajouter à tout cela que la véritable vocation de Big Bill était l'Opéra. Il y aurait certainement trouvé sa voie s'il avait su chanter. Mais là, vraiment, c'était une catastrophe et il se contenta de collectionner les disques - il en eut jusqu'à 2000 - et de chantonner dans son bain...
Tout a une fin et même les plus belles histoires doivent obéir à cette loi. Mais dans le cas de Tilden, c'est quand tout aurait du finir que commence le côté pathétique, puis tragique de sa vie.
En 1926, il rencontre pour la deuxième fois les français dans le challenge round de la coupe Davis. Dans la cinquième partie, quand les américains mènent par 4/0, c'est un Tilden fatigué qui affronte un Lacoste en pleine ascension. Le français impose sa régularité et sa précision et gagne en quatre sets. C'est la première défaite en simple de Tilden depuis 6 ans! L'effet psychologique de cette victoire fut énorme dans le camp français : l'ogre n'était plus invincible et on allait voir ce qu'on allait voir...
Une semaine plus tard, à Forest Hills, Tilden perd en cinq sets son quart de finale contre un autre français : Henri Cochet. Big Bill a trente-trois ans et c'est l'âge où, défait par des adversaires de dix ans plus jeunes que lui, il aurait pu songer à la retraite, ou mieux, à une carrière professionnelle lucrative et sans risque. Il n'en sera rien. Big Bill refuse une offre de 50.000$ et ne songe qu'à la coupe Davis. Il se décide à reprendre son bâton de pèlerin et part pour l'Europe en ce printemps 1927 pour affronter chez eux ces français qui pourraient bien lui ravir un jour la coupe Davis! Réconcilié avec les dirigeants américains, il peut choisir son compagnon de voyage et partenaire de double, Frank Hunter.
1927 : Finale Lacoste-Tilden
C'est un voyage désastreux à tout point de vue. Et pourtant, il s'en est fallu de si peu que Big Bill ne retrouve tous ses titres qu'il avait déjà conquis en 1921... A Paris, il bat Cochet en trois sets avant de perdre contre Lacoste en finale après quatre heures de jeu et avoir eu deux balles de match au cinquième set! A Wimbledon, il mène contre Cochet 6/2 6/4 5/1 et 15A sur son service. Il est à trois points du match quand... Que s'est-il passé pour que Cochet fasse tout-à-coup dix-sept points de suite? Le français l'emporte finalement 7/5 6/4 6/3 dans les trois derniers sets. Tilden a quand même un lot de consolation en double en battant avec Hunter la paire Cochet-Brugnon en cinq sets après avoir sauvé une balle de match... Une belle vengeance. A quoi tient une partie de tennis ?
La perte de la coupe Davis en septembre 1927 est probablement un des jours les plus sombres de sa vie. Impérial contre Cochet, puis en double avec Hunter, Tilden fatigué doit subir le troisième jour la loi de Lacoste et assister impuissant à la victoire décisive de Cochet sur Johnston. Enfin pour finir mal l'année, il perd en trois sets en finale de Forest Hills contre le même Lacoste.(Voir France bat États-Unis 3/2)
1927 : Lacoste et Tilden, photo d'avant match
En 1928, Tilden ne songe qu'à la reconquête de la coupe Davis. Mais ses défaites de l'année précédente l'ont brouillé une fois de plus avec ses dirigeants. Malheur aux vaincus ! Après sa défaite contre Lacoste en demi-finale de Wimbledon, le voilà soudain accusé de professionnalisme pour s'être fait payer des articles écrits pour des journaux américains. Accusation curieuse, puisque cette pratique durait depuis plusieurs années et Tilden ne s'en cachait pas ! Le voilà suspendu par sa fédération, et les dirigeants français voient arriver le Challenge Round de la coupe Davis avec inquiétude : pas de Tilden, pas de revanche, pas de match et pas de public... Suite à de multiple pressions, la sanction est levée une semaine avant le match fatidique... (Voir le grand chelem des Mousquetaires)Mais à son retour en Amérique après la défaite, l'accusation reprendra de plus belle et pendant 6 mois encore, Tilden est interdit de compétition par ses dirigeants. Il ne peut que regarder depuis les tribunes Cochet conquérir facilement le titre de champion d'Amérique à Forest Hills...
Malgré tous ces ennuis, trois ans de suite, Big Bill va encore faire le voyage en Europe dans l'espoir de ramener dans son pays le prestigieux trophée. Vainqueur de Lacoste dans la rencontre de 1928, il est sévèrement battu par Cochet trois ans de suite, perdant ainsi tout espoir de revanche.(Voir La France défend la coupe Davis (2) et La France défend la coupe Davis (3))
1928 : Tilden Hunter à Roland-Garros
A trente-sept ans, Tilden quitte pourtant le tennis amateur en 1930 en grand vainqueur, après avoir retrouvé ses titres de Forest Hills et de Wimbledon. Son grand regret est qu'il n'aura pas eu besoin pour cela de vaincre les deux seuls joueurs qui l'ait jamais battu: Lacoste et Cochet. En effet, les français ne font pas le déplacement à Forest Hills en 1929, Tilden y écrase tout le monde. A Wimbledon en 1930, il n'y a soudain plus d'opposition: Lacoste est malade et Cochet est battu dans les premiers tours par Allison. Tilden fait en demi-finale un dernier match d'anthologie contre Borotra en 5 sets 0-6, 6-4, 4-6, 6-0, 7-5. Retrouvant son côté théâtral, Big Bill met un point d'honneur à battre ce grand volleyeur avec ses propres armes et ne fait qu'un seul lob pendant toute la partie! La finale contre Allison n'est plus ensuite qu'une formalité..
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Tilden, vainqueur de Wimbledon dix ans après son premier succès, est à n'en pas douter, un joueur d'exception. Mais toute sa vie, il gardera cette blessure d'avoir rencontré sur son chemin Lacoste et Cochet, les deux seuls joueurs au monde à l'avoir battu!
1931 : Tilden-Kozeluh New-York
Pendant plusieurs années, Tilden avait refusé les offres alléchantes de promoteurs de tournées, qui lui proposaient jusqu'à 50.000$ par an pour passer professionnel. En 1930, désespérant de ramener un jour la coupe Davis dans son pays, Tilden quitte définitivement les rangs amateurs. Il retrouve son ancien protégé Vincent Richards avec qui il dispute le premier championnat du monde professionnel, qu'il gagne facilement en 1931. Rejoint par Vines et Cochet en 1934, puis par Perry en 1937, et enfin par Donald Budge, il continue à jouer jusqu'en 1939 à l'âge de quarante-six ans (Voir Le tennis professionnel s'organise.). En 1946, à 52 ans, il est encore champion du monde de double professionnel avec Vincent Richards. On estime que Tilden gagna plus de 500.000$ entre 1931 et 1937 grâce à ses tournées professionnelles.
Parallèlement à ses activités de joueur, il loue ses services comme conseiller technique, devenant ainsi le premier coach de l'histoire. Il conseilla ainsi l'allemande Aussem, sa partenaire de double mixte en 1930 et vainqueur à Roland-Garros et Wimbledon en 1931, puis Helen Jacob en 1938. Il est également entraîneur de l'équipe allemande de coupe Davis en 1937.
Enfin, il est un professeur recherché et il emmène souvent avec lui dans ses voyages un de ses élèves. Il les choisit souvent jeunes et bien faits de leur personne, ce qui finira par le faire petit à petit rejeter des milieux tennistiques américains...
1944 : Tilden professeur.
Il a enfin abandonné le pantalon pour le short
Tilden vieillissant, la qualité de son jeu baissait et il dissimulait de moins en moins son homosexualité. Ses voyages avec de jeunes gens, tous plus mignons les uns que les autres et qu'il appelait ses élèves, commencèrent à choquer la bonne société américaine. Il fut petit à petit exclus du milieu tennistique, aussi bien aux États-Unis que dans les autres pays...
Après la guerre, à une époque de conservatisme exacerbé et d'intolérance, en plein maccartisme, Tilden eut des ennuis avec la justice américaine. Accusé d'avoir fait des avances déplacées et provocantes à des adolescents, il fit deux séjours successifs en prison.
De nos jours, Tilden, avec sa personnalité, aurait été une vedette adulée, présentateur de télévision, acteur de cinéma ou quelque chose comme ça. La dureté des temps lui fit finir sa vie presque misérablement. Vivant toujours de leçons de tennis, Big Bill mourut à 60 ans le 5 juin 1953 d'une embolie cérébrale. On le retrouva dans sa chambre d'hôtel, avec 282.11$ en poche. C'était là toute sa fortune...
Malgré ces malheurs, Tilden restait un héros dans le cœur de beaucoup d'américains. Six semaines après sa sortie de prison, il était encore plébiscité comme le meilleur joueur de tennis du siècle dans un sondage. Et si aujourd'hui, son souvenir s'estompe un peu, il faut bien reconnaître que bien peu de sportifs en général et de tennismen en particulier, ont eu une personnalité et un talent comparables.
1949 :
Voici son palmarès en grand chelem : 10 simples, 6 doubles messieurs et 5 doubles mixte.
Grand, souple, avec de larges épaules en porte-manteau, il avait une allonge exceptionnelle, une facilité et une vitesse de déplacement telles qu'aucune balle ne semblait hors de portée. En trois enjambées, il traversait le court et se retrouvait, après la course la plus rapide, toujours merveilleusement en équilibre au moment de frapper la balle. (Histoire du tennis, Henri Cochet et Pierre Albarran)
Techniquement, il savait tout faire. Mais c'est tactiquement qu'il devait se distinguer de ses contemporains. Tilden jouait volontiers plus pour le public que pour lui-même. Aidé par une intelligence de jeu remarquable, il ne jouait jamais deux fois de suite la même partie, étudiant le jeu de son adversaire, copiant ses coups, restant volontiers derrière la ligne de fond et jouant tard la balle, pour mieux désorienter l'adversaire par des trajectoires bizarres et des vitesses de balle toujours étonnantes... Les victoires faciles ne l'intéressaient pas et il lui fallait toujours quelque chose de théâtral ou de spectaculaire dans le déroulement de ses matchs.
1927 : Tilden au service USA
1925 : Tilden en coup droit
1925 :
Tout au long de sa carrière amateur, Tilden chercha à faire évoluer son jeu, tirant toujours des enseignements de ses défaites. En 1930, à trente-sept ans passés, il arrive à Paris en annonçant avoir inventé un nouveau coup pour battre Henri Cochet !