Cette fois, c'est juré, Borotra ne jouera plus en simple en coupe Davis. Ses deux défaites de l'année passée l'ont déçu. De plus en plus pris pas ses affaires professionnelles, il ne s'entraîne plus beaucoup et estime qu'à 34 ans, il est temps de passer la main : tout le monde n'a pas la longévité sportive d'un Tilden !
C'est la consternation dans le camp français. Finalement, Lacoste, plus ou moins guéri de ses bronchites chroniques, se laisse convaincre de reprendre du service et s'aligne à Roland-Garros. Il bat au premier tour Sydney Wood, le champion de Wimbledon 1931, sur le score de 6/1 6/0 3/6 6/8 7/5, ce qui prouve qu'il n'a rien perdu de son tennis, mais qu'il manque d'entraînement... Battu par l'anglais Lee au quatrième tour, Lacoste s'entraîne, mais retombe malade une semaine avant la rencontre. Il renonce définitivement au tennis, commence à s'intéresser sérieusement aux chemises, et laisse l'équipe de France devant un dilemme: qui jouera à la place de Borotra ?
L'opinion publique s'en mêle, les journaux organisent des référendums et les pressions se multiplient auprès du basque pour qu'il revienne sur sa décision. La date fatidique approche et Borotra se laisse finalement convaincre, jurant que ce serait, cette fois, une vraie dernière fois !
Cela ne rassure pas pour autant le public et cette fois, les français ne sont pas favoris. C'est que l'équipe américaine est emmenée cette année là par un tout jeune joueur de 21 ans, qui frappe la balle avec une rare violence et une précision remarquable et qui possède un service canon aussi redoutable que celui de Tilden lui-même! Ellsworth Vines vient de gagner Wimbledon d'un façon pour le moins expéditive et on ne doute pas, côté américain, d'avoir enfin trouvé l'homme qui ramènera la coupe Davis à New-York. Devant une telle tornade, on imagine mal les anciens que sont Cochet, Borotra et Brugnon pouvoir inquiéter les américains qui possèdent la meilleure équipe de double du monde avec Allison-Van Ryn...
Et Cochet dans tout ça ? Le pilier de l'équipe de France connait des hauts et des bas dans sa préparation. Vainqueur de Roland-Garros sans trop d'émotion, il subit une nouvelle contre-performance à Wimbledon où il est battu au deuxième tour. C'est peu dire que dans ces conditions, avec un Cochet irrégulier et un Borotra en pré-retraite, les français ne sont pas favoris pour la finale de la Coupe Davis fin juillet.
1932 : Vines fait la Une du Time Magazine
1932 : Présentation des équipes
Allison, Van Ryn, Brugnon, Bousssus, Cochet et à droite, Vines
Première journée : Borotra / Vines et Cochet / Allison
Et pourtant, dès le premier jour, l'incroyable se produit. A 34 ans, Borotra joue un des plus beaux matchs de sa carrière. Variant ses tactiques de jeu avec une intelligence remarquable, il arrive à empêcher l'américain de se régler, alternant les balles molles au centre avec des montées au filet fulgurantes et audacieuses. Vines, peu habitué à la lenteur de la terre battue, n'arrive pas à imposer son jeu, et doit compter avec un Borotra qui est au filet quand on ne l'y attend pas ! Quand enfin Vines trouve la bonne cadence il est trop tard. Borotra, déchaîné et sentant la victoire à sa portée, ne quitte plus le filet et arrive à conclure en quatre sets.
Après ce premier point, Cochet, confiant, se contente de jouer un ton au dessus de son adversaire Allison en gagnant les points importants. Après un démarrage poussif, il l'emporte 5-7 7-5 7-5 6-2. Mais l'essentiel est fait et à l'issue de la première journée, à la surprise générale, l'équipe de France mène 2/0.
1932 : Vines et Borotra quittent le court central
Borotra vainqueur 6-4 6-2 3-6 6-4
1932 : Vines Borotra sur le cour central
Deuxième journée : Allison-Van Ryn / Brugnon-Cochet
L'équipe de France mène 2-0 et le capitaine Pierre Gillou espère en finir dès le deuxième jour grâce au double; Cochet-Brugnon n'ont-ils pas gagné le même double deux ans plus tôt contre la même équipe Allison-Van Ryn ? Pour les américains, c'est la revanche de la rencontre de 1930 et John Van Ryn est probablement devenu le meilleur joueur de double du moment. Il est admirablement secondé par Allison qui est le grand homme du match. Impérial jusqu'au bout d'une partie très disputée, il permet à l'équipe américaine de n'être plus menée que par 2/1. Score final 6-3 11-13 7-5 4-6 6-4. Rien n'est joué.
1930 : Allison-Van Ryn en action à Roland-Garros
Troisième journée : Allison / Borotra et Cochet / Vines
A propos du match Allison-Borotra, les Américains ont parlé de hold-up ! C'est tout dire. Les français se contenteront de mettre en avant l'admirable courage du basque, son sens tactique, et aussi sans doute une chance insolente dans le cinquième set... Car personne ne voyait raisonnablement Borotra, mené deux sets à zéro, gagner finalement ce match après trois heures de jeu ! Et pourtant. A 5-3 en faveur d'Allison, Borotra sauve une balle de match et revient à 5-4. Puis il mène 40-0 pour égaliser quand une de ses chaussures se déchire rendant le jeu inégal. A 40A, le capitaine américain accepte d'arrêter le jeu le temps de changer la chaussure. Pour se reposer, Borotra s'assied sur le dos d'un camarade pour gagner du temps, incident curieux qui fera la joie des caricaturistes. Mais énervé, Borotra offre une nouvelle balle de match à son adversaire. Sur son deuxième service, la balle effleure la ligne. Allison qui attendait l'annonce de la double faute rate son retour. L'arbitre ne dit rien et le jeu reprend. Certains spectateurs sifflent, et Allison se déconcentre. Borotra égalise et fait les deux derniers jeux. Grâce à cette fin de match pour le moins étonnante, la France conservait la coupe Davis.
1932 : L'incident de la chaussure vu par un caricaturiste
1932 : La France conserve la coupe Davis Roland-Garros
Séquence d'actualités cinématographique, avec les deux victoires de Borotra
1932 : L'incident de la chaussure
Qu'aurait fait Cochet si le sort de la coupe avait dépendu du dernier match ? Nul ne le sait. Toujours est-il que Cochet encaisse là sa première défaite en coupe Davis à Roland-Garros, mettant fin à une série de 11 victoires consécutives. Tout avait pourtant bien commencé pour le français qui, pour la première fois depuis longtemps, avait bien débuté le match et retrouvé son toucher de balle. C'est un Cochet des grands jours qui gagne les deux premiers sets, ne laissant guère à Vines l'occasion de montrer son talent. Mais l'américain ne se décourage pas et le dernier jeu du deuxième set dure 20 minutes ! Cochet mène 6-4 6-0, mais ces 20 minutes perdues à courir après ce deuxième set vont lui coûter cher. Il s'est épuisé pour prendre ce qu'il croyait être un avantage décisif et voilà Vines remis en selle. Cette fois, il est bien réglé et il trouve la bonne cadence. Fatigué, Cochet essaye de laisser passer l'orage, mais il est trop tard. Cette fois, Vines ne se laisse pas surprendre et réussit à maintenir la pression jusqu'au bout. Score final 4-6 0-6 7-5 8-6 6-2. En aurait-il été de même si le sort de la rencontre avait été en jeu ?
1932 : Vines vainqueur de Cochet
Après cette défaite, dans le dernier simple, Cochet avait une revanche à prendre sur Vines. Une petite équipe de France composée de Henri Cochet et Marcel Bernard 18 ans embarque pour l'Amérique. Ce sera un demi succès. En double les deux français sont battus en demi-finale face à Vines-Gledhill en 5 sets très disputés (16-14 3-6 4-6 9-7 6-2) . Deux semaines plus tard à Forest Hills, Cochet est encore battu en finale par Vines, cette fois en trois petits sets 6-4 6-4 6-4. Il est vrai que sa demi-finale contre Allison avait été très dure, interrompue à 2 sets partout par la nuit, et terminée le matin même de la finale...
1932 : Henri Cochet et le jeune Marcel Bernard, 18 ans.