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Avec les champions de Wimbledon et de Roland-Garros dans ses rangs, la France aurait pu croire revenue la glorieuse époque des Mousquetaires. Il n'en sera rien, et la logique sportive va vite reprendre ses droits. Les meilleurs joueurs d'après guerre sont américains, et le meilleur d'entre eux, et de loin, s'appelle Jack Kramer. Remis de sa déconvenue de Wimbledon contre Drobny, l'américain dès son retour en Amérique, va littéralement écraser tous ces adversaires, et rester invaincu jusqu'à son passage chez les professionnels à la fin de la saison 47.
Grand, blond, puissant, très athlétique, avec un déplacement rapide et parfait, Jack Kramer va imposer un nouveau style de jeu dans le tennis. Avec l'aide d'un ingénieur en automation, il avait étudié systématiquement toutes les situations de jeu et retenu les schémas tactiques en fonction de sa meilleure chance de réussite, calculée en pourcentage. Finie l'improvisation et le jeu d'instinct où le joueur choisit sa réplique ou son coup selon l'inspiration du moment. Kramer ne joue pas mieux, ni plus vite, ni plus fort que les meilleurs de ses prédécesseurs, mais il sait jouer tactiquement le meilleur coup, celui qui lui donne le plus fort pourcentage de chances de gagner le point. C'est un peu dommage pour le spectacle, mais tellement efficace. Ce faisant, Kramer invente le tennis pourcentage qui sera à l'honneur chez les professionnels pendant les années 50 et 60, jusqu'à l'arrivée de l'ère open. On appela cette nouvelle façon de jouer le Power Tennis, ou Big Game, ce qu'on pourrait traduire a peu près par Tennis total...
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| 1946 : Jack Kramer à Wimbledon |
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| 1946 : Victoire à Forest Hills sur Tom Brown |
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A Forest Hills, il domine tous ses adversaires, ne perd que 37 jeux en sept matchs et exécute Tom Brown en finale. A la fin de l'année, il s'embarque avec l'équipe américaine au grand complet pour l'Australie, où les anciens Quist et Bromwich, bien secondés par le jeune Dinny Pails, défendent le trophée conquis de haute lutte en 1939. L'équipe américaine est composée de Kramer, Ted Schroeder, son partenaire de double avec qui il gagna Forest Hills en 1940 et 41, Tom Brown, Frank Parker, qui avait perdu la coupe Davis en 1939,et enfin Gardnar Mulloy et Bill Talbert, deux spécialistes de double, trois fois vainqueurs à Forest Hills en 42, 45 et 46. Pour la première fois dans l'histoire de la coupe Davis, le voyage se fait en avion de l'armée américaine. Face aux anciens Quist et Bromwich, les américains ne partent pas favoris. Pourtant dès le premier jour, Schroeder vient difficilement à bout de Bromwich en 5 sets, et Kramer exécute Pails en trois sets. Le sort de la rencontre est réglé dès le deuxième jour, quand, à la surprise générale, Kramer et Schroeder gagnent très facilement le double contre l'équipe mythique d'avant guerre Quist-Bromwich.
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| 1946 : Double de Coup Davis Schroeder-Kramer |
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Victoire sur Quist-Bromwich 6/2 7/5 6/4 |
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L'année 1947 est une promenade de santé. Il gagne Wimbledon avec une facilité déconcertante: Cucelli 6/0 6/2 6/0, Johansson 7/5 6/2 6/3, Geoff Brown finaliste de l'an passé 6/0 6/1 6/3, Dinny Pails 6/1 3/6 6/1 6/0 (le seul set perdu...) et enfin Tom Brown 6/1 6/3 6/2. Ses victoires expéditives lassaient le public et son style de jeu, très dépouillé, étonnait par son efficacité. Il bombardait les lignes de service et les lignes de fond, pratiquait le service-volée systématique, et abrégeait l'échange au maximum par des attaques qui obligeaient l'adversaire à prendre plus de risques que lui.
Un nouveau succès à Forest Hills, une deuxième coupe Davis contre l'Australie, et Jack Kramer dut penser qu'il avait une carte de visite suffisamment bien remplie pour signer un lucratif contrat professionnel chez le promoteur Jack Harris. Il y eut pourtant un petit couac lors de la finale de Forest Hills contre Parker. Alors qu'il avait signé son contrat professionnel pour jouer son premier match contre Riggs 3 jours plus tard, Kramer se vit soudain mené deux sets à zéro 6-4 6-2. Stupeur dans le stade et inquiétude pour Kramer. Une défaite ne risquerait-t-elle pas de remettre en cause son contrat professionnel ? Heureusement pour Kramer, Parker, qui était dans un bon jour, avait fait 5 sets la veille contre Bromwich, il perdit les 3 sets suivants 6/1 6/0 6/3.
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| 1946 : Frank Parker à Forest Hills |
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Kramer partit donc retrouver Bobby Riggs, le champion du monde professionnel en titre. Kramer n'était pas riche, et reconnaissait presque ouvertement qu'il vivait de dessous de table, seule façon pour lui de faire vivre sa famille. Il avait des idées bien arrêtées, en avance sur son époque, sur ce que devait devenir le tennis : un spectacle pendant lequel tous les joueurs devaient pouvoir gagner leur vie ouvertement et largement de ce spectacle. L'amateurisme était en voie de disparition et il allait le prouver...
Pourquoi un tel joueur n'a-t-il pas fait le grand chelem, performance qui semblait pourtant largement à sa portée en 1947 ? C'est probablement que l'exploit réussit par Donald Budge en 1938 n'avait pas encore le prestige qu'il aura après le deuxième grand chelem de Rod Laver 20 ans plus tard. Kramer n'y a probablement même pas pensé ! En 1947, les voyages sont encore longs jusqu'en Australie ou en Europe, et ne rapportent rien. Deux certitudes : Kramer ne profite pas de son déplacement de coupe Davis en Australie pour s'aligner dans le championnat Australien et rentre vite chez lui. Ensuite, Kramer n'a jamais joué à Roland-Garros. Est-ce parce que le tournoi avait lieu en 1946 et 47 fin juillet, ce qui ne l'arrangeait pas, coincé entre Wimbledon et Forest Hills ? Ou est-ce que le titre parisien ne lui semblait pas suffisamment prestigieux pour justifier sa présence ? Mystère. Mais Kramer, homme d'affaire avisé, semblait surtout pressé de monnayer son talent. Après quelques années à suer sur les courts, il devait prendre rapidement la direction de l'organisation du tennis professionnel.
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| 1947 : Jack Kramer à Wimbledon |
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Jack Kramer quitte le tennis amateur après 16 mois d'invincibilité absolue dans les grands tournois. Kramer ne perdit en tout et pour tout que 2 matchs en 1946 et un seul en 1947 contre Talbert, gagnant cette année là 8 tournois sur les neufs auxquels il participa. Il termina sa carrière amateur par une série de 41 matchs sans défaite. Au cours du dernier Forest Hills, il prend sa revanche sur Drobny en demi-finale, effaçant ainsi la défaite de Wimbledon l'année précédente. Il bat ensuite Parker au cours d'une finale curieuse où ayant perdu les deux premiers sets (une distraction?), il finit par balayer son adversaire dans les trois derniers: 4/6 2/6 6/1 6/0 6/3! Une ultime victoire en coupe Davis et Jack Kramer disparaît pour toujours des tournois du grand chelem, après seulement 3 titres de simple.
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Chapitre suivant : Kramer "Le professionnel"
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